LA MESURE DU TEMPS

par Hélianthe Bourdeaux-Maurin, Fondatrice et Directrice de H Gallery

Texte de l’exposition personnelle qui a eu lieu à H Gallery du 12 mai au 3 juin 2017.

Ana Perez Ventura est une artiste espagnole installée en France mais également une musicienne de talent. Son travail crée des correspondances inédites entre l’art et la musique, tout en explorant les relations entre le temps, l’espace et l’idée de répétition. La Mesure du Temps est la première exposition personnelle de l’artiste à H Gallery.

Son travail était déjà apparu à la galerie en juin 2016 dans l’exposition collective, Harmonies Constructivistes. Sa formation de pianiste est la base de son travail plastique. Pour développer les qualités nécessaires à un concertiste, un pianiste doit passer des heures à répéter les mêmes gestes afin que le corps puisse les internaliser et les intégrer. L’artiste établit une synesthésie, une équivalence entre la musique et la peinture et devient ainsi une sorte de métronome humain. La musique donne l’impulsion et le travail explore visuellement le passage du temps, qui se reflète lui-même dans le processus de création des images.
En effet, de la même façon qu’une pianiste doit pratiquer, répéter, mémoriser ses partitions et de la même façon qu’un compositeur construit un morceau de musique avec des motifs assemblés dans un certain ordre, l’artiste, impliquant son corps par des gestes similaires, répète encore et encore, sur toile ou sur papier, des motifs dans un ordre particulier, tout en les superposant. Ana additionne des strates de couleurs ou de formes pour en faire des œuvres d’art. De même, la mémoire, les notes et les gestes du musicien superposent les notes pour en faire une synthèse, une mélodie, une musique.
Ana Perez Ventura trouve la beauté dans les aspects techniques de ses exercices, comme une athlète pourrait trouver autant de beauté dans son entraînement que dans ses victoires. Ses gestes mesurent et comptent le temps et, en s’inscrivant dans l’espace, ses œuvres rendent visibles la musique qui, par essence, est impalpable…

Les neumes sont des signes de notation musicale hérités du Moyen-Age. Leur étymologie, qui signifie « qui concerne l’air, la respiration », indique bien que la notation musicale est déjà une écriture du temps. La série des Neumas d’Ana Pérez Ventura est composée de 27 pièces fondées sur les 24 études et 3 autres pièces musicales de Chopin. Ce dernier a développé ce genre pianistique en dépassant l’aspect éducatif pour en faire des chefs d’œuvres de technique et d’émotion. Pour créer cette série, Ana retranscrit la partition avec des points blancs et noirs qui correspondent aux touches du piano, elle enlève les indications rythmiques de la portée et révèle ainsi les relations relatives entre les notes. Chaque page est écrite sur un calque et superposée à la page suivante. Le dessin cryptique devient un véritable objet tridimensionnel dont les jeux de transparences et de nuances créent des formes mélodiques subtiles.

Sa série des Notages a commencé lorsqu’elle a été invitée à participer à une exposition sur le monochrome. Les notages sont une « opération visant à noter des airs sur des boîtes à musique » d’où l’idée de percer des trous dans ses œuvres. Elle a d’abord utilisé une étude de Chopin (op.10, n°5) dans laquelle la main droite ne joue que sur des touches noires. Elle a continué cette série avec ses œuvres facétieusement surnommées « haricots », pour l’exposition des Réalités Nouvelles à laquelle elle participe régulièrement. Pour ce faire, elle a utilisé des exercices de piano répétitifs qu’elle qualifie d’un peu ennuyeux comme ceux de Lemoine ou d’Hanon. L’effort physique pour percer les trous dans les différents matériaux, les variations dans la profondeur des trous eux-mêmes, la précision, le côté inacceptable de la moindre erreur, la patience et la discipline utilisés dans cette série les rapprochent, en miroir, de l’expérience du pianiste professionnel.

La pratique répétitive des gammes est l’un des exercices de base du pianiste. Une gamme est fondée sur un ensemble ordonné de notes qui suit une séquence d’intervalles fixes et peut être répétée sur différentes octaves. La gamme majeure est l’une des composantes musicales les plus utilisées. Il est possible de former une gamme majeure à partir de chacune des 12 touches du piano (7 blanches et 5 noires). Il y a donc 12 gammes majeures. Chaque gamme implique d’utiliser un certain ensemble de notes, un certain chemin physique que les doigts et les mains du pianiste doivent apprendre par cœur et répéter sans cesse. Les dessins de la série 12 Gammes majeures montrent les partitions des douze gammes majeures possibles qui utilisent le nombre maximum d’octaves en fonction de la taille du clavier. Les dessins d’Ana Perez Ventura fonctionnent comme des cartes géographiques et indiquent les trajets qui doivent être suivis par les doigts sur le clavier. La couleur de chaque note renvoie à des espaces physiques particuliers que sont les touches noires et blanches.

Les peintures et dessins d’Ana peuvent être regroupées sous le nom d’Études. Cette série, commencée en 2007, a subi des évolutions esthétiques et techniques. Dans la musique, une étude est une pièce destinée à résoudre un problème spécifique, généralement technique, qui se traduit par un geste, un mouvement physique concret. Chez Ana, le problème à résoudre est de créer une œuvre entière à partir d’une ligne continue, de la même façon qu’un morceau de piano est joué de bout en bout.

Elle a donc gravé dans des couches de peintures, appliqué la peinture avec des marqueurs transformés en tubes, tourné ses toiles et papiers d’un quart de tour entre chaque couche, dessiné des boucles jusqu’à arriver aux limites de la toile et de sa propre résistance physique.

Dans ses Études, elle explore la temporalité du geste du peintre. Les œuvres sont donc le résultat de la répétition rythmique du même geste circulaire qui laisse une marque sur la surface de la toile par addition ou soustraction de matière. La répétition de ce geste fait de la surface picturale un tissage. En parallèle, l’image finale est le résultat de couches superposées qui donnent naissance à une infinité de variations subtiles dans les jeux de couleurs et de profondeur.En musique, les études sont construites autour d’un seul matériau musical : des motifs rythmiques et mélodiques qui se répètent avec de légères variations et créent une écriture continue qui rappelle visuellement une tapisserie. De la même façon, plastiquement, la chorégraphie de gestes et de mouvements d’Ana Perez Ventura crée des œuvres aussi tourbillonnantes qu’hypnotiques.

Les travaux conceptuels et géométriques d’Ana Perez Ventura se révèlent d’une grande poésie et d’une immense beauté à qui prend le temps de les regarder et de s’en imprégner. Leur abstraction, leur silence n’est qu’apparent puisqu’ils évoquent un langage sensible, réel et sonore : la musique. Les notes, les inflexions deviennent des couleurs, des points, des lignes, des creux, des anfractuosités et produisent des sons qui résonnent, subtils ou éclatants, dans la tête des visiteurs… Au-delà de la contemplation, un engrenage rythmique, plastique, signifiant et physique entraîne notre imagination dans une danse délicate et effervescente.

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